La brodeuse

La bretonne Yvonne a eu plusieurs vies. Dans la première, elle tenait un bar-tabac. À 86 ans, Yvonne est devenue Meilleur Ouvrier de France en broderie. Elle est spécialisée dans l'art du passé-empiétant, qui donne à ses travaux des airs de peinture.

Publié le :
1/9/2022

Un loup aux couleurs chatoyantes, des personnages inspirés de cartes postales au look de manga, un chat botté, une iris : tout ça, c’est l’œuvre d’Yvonne Daniel. Elle a de la patience et le goût du beau. De loin, on dirait de la peinture. De près, "c’est moins joli", dit-elle, mais on voit ce que c’est : de la broderie. La méthode est classique, l’artiste est fantaisiste.


Sa spécialité, c’est le passé-empiétant, aussi appelé peinture à l’aiguille. Son nom l’indique, il s’agit de créer l’illusion d’une peinture, en jouant avec les couleurs des fils utilisés. Ils sont très rapprochés les uns des autres et se chevauchent. Yvonne Daniel s’installe, elle commence par tendre son tissu dans le tambour. L’émotion provoquée par notre venue rend difficile le passage du fil dans le chas de son aiguille. Un peu d’aide et le tour est joué. Elle s’y met, le geste est précis, la vue doit être bonne. D’un coup, cette dame à l’énergie débordante se concentre sur son ouvrage et le silence s’installe. Sous ses doigts se dessinent des feuillages d’automne, tapis à côté d’un cerf. La tête de l’animal est déjà brodée, mais elle réfléchit à en défaire une partie : "Je trouve qu’il a l'œil méchant. Vous en pensez quoi ?" Le dos de son ouvrage est presque aussi joli que le devant : "Les nœuds sont interdits", dit-elle formelle. Une fois le fil de son aiguille épuisé, on lui demande de continuer pour avoir plus de plans. Une fois, deux fois, trois fois. Elle est bonne joueuse et coopère. 

MOF à 86 ans


Ses 90 ans s’approchent mais Yvonne reste toujours partante pour tenter l’aventure : jouer dans le court-métrage de l’une de ses petites-filles, ou passer le concours des meilleurs ouvriers de France ("mof"), en 2019, alors âgée de 86 ans. L’idée lui avait été soufflée par sa prof de broderie, Catherine Laurençon, elle-même "mof", et c’est l’une de ses filles qui l’y a inscrite.

Yvonne nous montre sa médaille et un album rempli de photos prises lors de la cérémonie, à la Sorbonne puis à l’Elysée. Elle nous raconte comment le trac l’a saisie, pendant qu’elle présentait son projet aux épreuves qualificatives. Son chef d’œuvre a été inspiré par le thème du concours, la ‘métamorphose de la nature’. Dessiné dans des feuillages, un visage apparaît. C’est celui de Cérès, la déesse de la moisson. Fidèle à elle-même, Yvonne y a apporté quelques éléments fantaisistes : du fil pailleté ainsi qu’un papillon cousu au tableau prêt à s’envoler. "Je n’étais pas sûre que ce soit autorisé mais j’ai tenté."

Est-elle fière de son œuvre ? Ce n’est pas le mot qui convient, elle est plutôt heureuse de voir la joie que son titre a apporté autour d’elle. "J’ai moins de mérite que les autres, parce que je suis à la retraite." Elle est modeste mais le travail est là : pendant huit mois, elle a travaillé sept heures par jour, "parfois même le week-end", pour rendre sa toile dans les temps.

Un apprentissage constant


Bien que "mof", Yvonne continue à prendre des cours à 230 kilomètres de chez elle, auprès de Catherine Laurençon, "pour rester dans le coup". À la belle saison, elle s’y rend tous les mois pour deux jours. "Le plus dur, c’est de passer le périph’ de Nantes", nous dit-elle.

On lui demande de nous montrer quelques points sur un t-shirt blanc. En quelques secondes, elle dessine une fleur et nous montre le point de tige, le point de nœud, celui de bouclette ou de chaînette. Elle est contente d’apprendre que la broderie revient à la mode. On lui montre des photos de vêtements branchés qui renouent avec ce savoir-faire qu’elle entretient si bien. Des messages féministes brodés sur des vêtements ? Super ! 

Yvonne transmettrait volontiers sa passion à des enfants. C’est (pour l’instant) la seule brodeuse dans la famille. Mais on lui passe commande : la dernière en date, une reproduction brodée d’une vieille carte de l’Indochine. L’idée est originale, le résultat - pas encore terminé - marche bien. "C’est presque une œuvre de concours", sourit-elle.

Texte : Adèle Cailleteau, Photos : Adèle Caileteau, Julia Mourri

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