Corée du Sud

La start-up après 70 ans

La startup tech sud-coréenne EverYoung ne tourne qu'avec des seniors, qui préfèrent travailler bénévolement plutôt que de rester chez eux. Alignés derrière leur ordinateur, ils s'accordent quelques pauses pour s'étirer en musique et jouer aux fléchettes.

Réalisation et montage : Flore Desal et Camille Tochon

Publié le :
28/11/2016

Les vieux de Corée du Sud battent tous les records


En ce qui concerne sa population âgée, le pays au matin calme a le don de battre tous les records. Il ne peut malheureusement se féliciter de tous.

Des mannequins seniors à la Séoul Fashion Week


Rares sont les pays qui, comme la Corée du Sud, peuvent se féliciter d’avoir connu un développement économique si rapidement. En seulement deux générations, le "dragon asiatique" est passé du même niveau de développement que le Cameroun, en 1960, à celui de l’Espagne, au début des années 2000. Le pays se hisse désormais à la 11ème place des puissances économiques du monde, se targuant en outre d’avoir l’un des meilleurs systèmes éducatifs au monde (1). Cette croissance accélérée s’est accompagnée d’une transition démographique tout aussi rapide ainsi que de bouleversements sociologiques profonds, qui ont fait de la Corée du Sud un cas hors-norme.

Le vieillissement le plus rapide au monde


Le pays du matin calme est aujourd’hui le pays au vieillissement le plus rapide au monde (2). En seulement 17 ans, la Corée du Sud est passée d’une société vieillissante à une société dite "vieille" (3), un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Celui-ci est largement dû à son taux de fécondité extrêmement bas, 0,98 enfant par femme (4) — le plus faible au monde — combiné à l’amélioration significative de la santé de la population coréenne et à l’accroissement de son espérance de vie, s’élevant à 82 ans, soit deux années au-delà de la moyenne des pays membres de l’OCDE (5). Selon les projections, en 2050, l’âge médian de la Corée du Sud serait de 57 ans, projetant le dragon asiatique au rang du pays le plus vieux au monde — en comparaison, ce titre est aujourd’hui détenu par le Japon avec un âge médian de 43 ans. Autrement dit, la pyramide des âges coréenne est en complète métamorphose, et cette évolution certaine est la promesse de mutations nouvelles sur l’ensemble des pans de la société.

Le rendez-vous quotidien au parc Tagpol à Séoul


Pour autant la mesure de ces changements imminents n’a dans l’ensemble pas été prise en considération ; les autorités locales ainsi que l’opinion publique restent prioritairement soucieuses des questions économiques, d’emploi et d’accès au logement aux dépens de problématiques de fond telles que le vieillissement de la population, nous explique Min Suk Yoon, chercheur au Seoul Institute, spécialiste des questions sur le vieillissement de la Corée du Sud.

Pour bien comprendre la situation du vieillissement en Corée, Min Suk Yoon distingue deux groupes de personnes âgées (6).

Ceux qui sont "nés trop tôt", les "65+"

Dans les marchés coréens, des personnes âgées tiennent des stands de nourriture


D’une part, il y a les 65 ans et plus. Ceux-là sont, selon Min Suk Yoon, nés "trop tôt". "Ils ont vécu la guerre civile qui a morcelé leur pays, et n’ont pas pour autant récolté les fruits de la croissance de leur économie", nous explique le chercheur. Parmi les pays de l’OCDE, la Corée du Sud est la pays au taux de pauvreté et au taux de suicide le plus élevé pour les personnes âgées de plus de 66 ans (7). Cette sous-population se retrouve confrontée à l’isolement, la pauvreté et la perte d’autonomie. Pour joindre les deux bouts, de nombreuses personnes âgées continuent d’exercer un "petit travail". L’État coréen est le premier employeur de cette population, ayant bien saisi l’opportunité économique que cela représente. Le gouvernement leur propose des emplois peu gratifiants, tels que le ramassage des déchets, pour un salaire minime qui ne permet pas à ces employés une vie digne et autonome. Ils touchent en moyenne 400 000 KRW (soit 300 EUR) pour 40 heures travaillées par mois. D’autre part, ces travailleurs âgés et pauvres sont rendus invisibles dans l’espace public. "Ils accomplissent bien souvent les tâches incombées à l’aube ou à la nuit tombée" nous explique Min Suk Yoon, ce qui les exclue encore un peu plus de la société. En témoigne le phénomène des "Bacchius Ladies", ces femmes âgées qui vendent leurs services galants à prix réduits.

Les "50+" qui doivent se "renouveler"


Min Suk Yoon nous parle d’une autre tranche de la population des seniors, celle qu’il nome les "50+", issus de la génération des "baby boomers" et encore considérés comme dynamiques et en bonne santé, mais qui sont inactifs sur le marché de l’emploi. L’expert nous explique que, du fait de la très rigide grille salariale, les employés, une fois la barre de la cinquantaine franchie, deviennent trop coûteux et sont rapidement poussés vers la sortie par les entreprises, dans une logique purement économique. Alors que l’âge légal de la retraite est de 60 ans, dans la réalité, l’âge moyen de départ en retraite est de 53 ans (8). Un vivier non-négligeable de personnes éduquées et autonomes se retrouve ainsi du jour au lendemain sans utilité sociale. Alors même que les "50+" ont encore à cœur de contribuer au développement de leur pays, ils se retrouvent sur la touche. Ils sont par ailleurs encore trop jeunes pour percevoir des indemnités et, pour les moins préparés, ils doivent faire face à des situations financières délicates, accentuées lorsque les "50+" doivent s’occuper à la fois de leurs parents, en perte d’autonomie, et de leurs enfants, encore en quête de celle-ci.

La société EverYoung n’emploie que des personnes de 55 ans et plus


La société coréenne, autrefois pétrie des valeurs confucianistes et donc du respect envers les aînés, se détache progressivement de ses racines et un certain conflit entre générations est en train d’apparaître dû à la situation de la majorité des "50+", nous explique la Fondation Séoul 50+. Les jeunes diplômés se retrouvent en concurrence avec les jeunes retraités sur le marché du travail, les deux groupes étant prêts à accepter des conditions salariales moins confortables au profit d’un emploi stable.

Entre 50 et 60 ans, les Coréens doivent donc se réinventer. Pour autant, les structures d’accompagnement sont rares pour les épauler dans cette étape charnière. La Fondation Séoul 50+, appuyée par la mairie de la capitale, s’est créée avec cette ambition : proposer à ces retraités précoces un accompagnement personnalisé pour les aider dans leur nouvelle vie. Plusieurs options s’offrent à eux, entre l’engagement associatif, le développement de nouvelles compétences, la reconversion professionnelle, ou tout simplement le plaisir de dédier son temps à ses passions personnelles.

L’esprit décalé coréen peut alors voir apparaître des projets originaux et instructifs, comme la nouvelle tendance des youtubers et mannequins seniors nous l’a enseigné au cours de notre séjour.

— Texte et photos : Flore Desal et Camille Tochon


SOURCES :

(1) OCDE — Education Policy Outlook.

(2) (3) 50+ Foundation.

(4) World Bank — United Populations Division.

(5) OCDE.

(6) Analyse opérée par Min Suk Yoon, researcher in The Seoul Institute, spécialiste dans le vieillissement en Corée du Sud, rencontré au cours de notre séjour en Corée du Sud.

(7) OCDE 2018 Poverty Rate — OCDE 2016 Suicide Rates.

(8) 50 + Foundation.

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