La tisserande

Son métier à tisser est une "belle bête" de 200 ans et d'une hauteur de 3 mètres. Annie Basté a découvert le tissage il y a plus de 50 ans ; elle fait partie de la soixantaine de tisserands qui exercent encore de manière artisanale — contre 200 000 au milieu du XIXème siècle. Elle milite pour la préservation de cette technique ancestrale dans son atelier alsacien.

Déménager ? Jamais de la vie. Annie mourra ici, dans son atelier-maison à une trentaine de kilomètres de Colmar. Son fils a une fois suggéré à cette tisserande de 82 ans de se rapprocher de la ville, il n’a jamais recommencé. On comprend vite pourquoi : Annie sait ce qu’elle veut et n’en démord pas.

C’est d’ailleurs grâce à cela qu’elle a fait de cette ancienne colonie de vacances à 850 mètres d’altitude son petit paradis aux abords de la forêt il y a 30 ans. Le lieu l’avait charmée. Elle a installé son atelier au rez-de-chaussée. Avec les baies vitrées qui l’entourent, Annie tisse, coud, brode et feutre la laine à la lumière du jour et avec une vue imprenable sur la Forêt noire et le Kaiserstuhl outre-Rhin.

À l’intérieur, pelotes de laine, piles de tissus et boîtes de perles jouxtent les vestes et chapeaux de toutes les couleurs qu’elle fabrique. La sobriété de sa tenue - pantalon noir et pull gris - tranche avec l'éclat de ses fabrications. Mais quand elle parle de ses multiples activités, Annie rayonne. Petite, cheveux blancs et courts, sa bonne humeur est communicative. Elle a découvert le tissage il y a plus de 50 ans, un peu par hasard, sur les planches d’un théâtre. Dans son dernier rôle de comédienne au sein d'une compagnie suisse, elle tissait sur scène un ceinturon. Ça a piqué sa curiosité, une amie lui a présenté son métier à tisser et elle est tombée amoureuse de l'outil.

Artisanat d'un autre temps

Celui de son atelier pourrait aussi bien se trouver dans un musée : c'est un ancien métier d'usine, il a plus de 200 ans et fait près de trois mètres de haut, de long et de large. Il a fallu décaisser le sol de 20 centimètres pour faire rentrer « le monstre », comme Annie l’appelle. Dessus, 1 600 fils de chaîne sont installés, parallèles les uns aux autres, dans un dégradé allant du blanc au noir. Tout l’art de la tisserande consiste à choisir les fils (de trame) et la façon dont ils vont venir se croiser, en perpendiculaire de ceux déjà installés, pour fabriquer 60 mètres de tissu.

Lors de notre venue, Annie en est à une phase de tests et choisit ses couleurs. « Avec ce bleu, plutôt ce rouge ou celui-là ? », nous demande-t-elle en sortant pelotes après pelotes. Elle suit nos conseils et se lance. Un pied sur la pédale, ses bras s’affairent dans tous les sens. Annie est dans sa bulle, imperturbable. La machine est en route, bruyante et mystérieuse. Je vois passer à haute vitesse la navette qui emporte les fils de trame pour s’entrecroiser à la chaîne. Malgré les explications d’Annie en amont, je ne comprends rien de plus à son fonctionnement. « C'est un sport complet », dit-elle dans un éclat de rire. Tisser est fatiguant, on comprend vite pourquoi à la voir faire.

Annie fait partie de la soixantaine de tisserands qui exercent encore de manière artisanale en France (d’après l’Institut des métiers d’art) – contre 200 000 au milieu du XIXème siècle. La fabrication artisanale est devenue chose rare depuis la révolution industrielle, la mécanisation du tissage et la mondialisation. La technologie des métiers industriels actuels s’est affinée depuis deux siècles, pour maintenant permettre la fabrication d’environ 500 mètres de tissu à la journée. A contrario, il faut à Annie une heure pour tisser 30 centimètres de tissu. Elle milite pour la préservation de cette technique ancestrale en la transmettant à des stagiaires. « On a déjà perdu des savoir-faire traditionnels par simple négligence », s’indigne-t-elle.

De multiples passions

Comme elle me l'avait proposé par téléphone, Annie nous invite à déjeuner. Elle a préparé du riz avec des blettes, selon une recette malgache apprise par l'une de ses anciennes stagiaires. Depuis la table à manger, Annie regarde par la fenêtre les oiseaux manger les graines qu'elle dépose pour eux sur le rebord de fenêtre, dans son « restaurant d’altitude », comme elle l’appelle. Le pic épeiche arrive. Plus personne n’a le droit de bouger, au risque de l'effrayer. C’est réjouissant de la voir ainsi s’émerveiller. Annie est observatrice mais aussi bavarde et curieuse, elle pose des questions sur Oldyssey et rit aux éclats devant la vidéo des tapissiers Patard.

Nous reprenons le tournage dans l'après-midi. Son petit chien, Zadig, 10 ans, continue à la suivre et sautiller. Annie nous montre quelques points de broderie et nous parle de l'importance de s'associer quand on est artisan. Elle était pendant dix ans à la présidence de la Fédération des métiers d'art d'Alsace – c'est par ce biais que je suis entrée en contact avec elle.

Nous terminons de filmer. La nuit tombe. Une tisane et un morceau de Stollen - gâteau de Noël allemand - et nous nous remettons en route vers Colmar, il fait déjà nuit noire.

Texte : Adèle Cailleteau, Photos : Adèle Cailleteau, Clément Boxebeld

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