#6 Jacky, le temps des excès

À 72 ans, Jacky ne s'arrête pas de faire des découvertes. Il vient d'emménager avec Damien, son grand amour, avec qui il se permet tous les excès et flirte souvent avec le danger. Derrière ces expériences, Jacky a une furieuse envie de vivre, de découvrir, de tout tester. Il nous parle de l'année où il a appris qu'il avait le sida et de celles qui ont suivi, de son amour naissant pour celui qui sera bientôt son mari et du regard des autres quand les deux hommes se promènent dans la rue. Dis-moi si tu penses que c'est effectivement faisable de faire une page article.

Un épisode enregistré par Julia Mourri et Clément Boxebeld et monté par Adèle Cailleteau.

Lorsque nous le rencontrons, Jacky-Franz a 72 ans. Nous sommes en déplacement au Havre pour filmer un défilé de mode de seniors, son look coloré et ses habits confectionnés par ses soins attirent notre objectif.

Nous sympathisons avec lui. C’est devant un plat du jour dans un bistrot en bas de chez lui que Jacky-Franz nous confie qu’il a enfin trouvé l’amour, le vrai, avant de glousser comme un adolescent. Il vient d’emménager chez Damien, qui est bien plus jeune que lui, et affirme n’avoir jamais été si amoureux. "Je n’y croyais plus", nous dit-il.


Les yeux pétillants, il nous parle de leur rencontre, de leur emménagement ensemble et de leurs explorations à deux. Clément et moi nous regardons, ce n’est pas tous les jours qu’une personne de cet âge va si loin dans la confidence. Et si nous allions chez lui pour enregistrer son histoire ? Jacky-Franz est d'accord.

"Tout essayer"


Nous le retrouvons dans sa nouvelle maison deux jours plus tard, en compagnie de son perroquet, Nini. Jacky-Franz revient sur son amour naissant, aborde le moment où il a appris qu’il avait le sida et les années de lutte qui ont suivi, la vieillesse lorsqu’on est séropositif, le regard des autres lorsque le couple se tient la main dans la rue et les pratiques parfois risquées, auxquelles il s’est livré ou se livre encore, par envie de "tout essayer, tout tester".

Bien que les thématiques abordées avec Jacky-Franz sont nécessaires à mettre en lumière, elles nous apparaissent très intimes et l’image trop intrusive. Nous envisageons pour la première fois la possibilité d’en faire un format audio qui s’inscrirait dans une série de récits qui changent nos représentations de la sexualité des séniors.

Mariage en perspective


Le format verra le jour un an et demi plus tard, au moment du lancement du podcast Coups de vieux. Lorsque je retrouve le numéro de téléphone de Jacky-Franz pour le prévenir de la sortie de l’épisode, il est sur la route avec Damien, en partance pour des vacances en Dordogne, une musique de Julien Doré volume à fond dans la voiture. Ils vont bien, lui, Damien et Nini. Les confinements ont été l'occasion de faire des travaux d’agrandissement dans leur maison. Il a arrêté les excès, il est devenu sage, me dit-il. Leur mariage a été repoussé pour la deuxième fois, mais ce n’est que partie remise. Nous raccrochons. Quelques minutes plus tard, je reçois une photo de sa maison, ils ont maintenant une chambre, me dit-il, pour nous accueillir lorsque nous serons à nouveau de passage dans la région.

— Julia Mourri

Aller plus loin

"La lutte contre le sida a foutu en l'air la représentation des générations" —
entretien avec Philippe Mangeot

Comment vieillit-on lorsqu'on est séropositif ? Comment a évolué la lutte contre le sida ? Comment cette maladie a-t-elle bousculé les équilibres entre les générations ? Interview de Philippe Mangeot, président d'Act Up-Paris de 1997 à 1999 et coscénariste du film 120 Battements par minute (2017).


Bonjour Philippe. Comment les militants de votre génération ont-ils participé à la lutte contre le sida et à l'essor d’Act Up ?


J’ai découvert que j’étais séropositif au VIH et on m’a dit que j’allais mourir en 1986. J’avais 20 ans. Je suis entré en 1990 dans une association qui venait de se créer, qui était Act Up, dans laquelle j’ai par la suite pris des responsabilités puis en ai été président. Ce qui me plaisait, c’était qu’Act Up avait un discours à la première personne, sur fond d’une réflexion collective. Et la seule chose qui comptait, c’était de s’en sortir. En inventant des dispositifs, en faisant valoir le fait qu’on était des sujets, en faisant savoir que rien ne pourrait se décider sans nous. En donnant à voir un corps vivant et pas mourant.

La grande aventure Act Up s’est terminée pour moi en 2003. À un certain stade, on devient un vieux militant. Et rien n’est pire qu’un vieux militant. Vous savez, c’est ceux qui disent, chaque fois que les jeunes gens arrivent : « Oui, mais ça on l’a déjà fait. » Ces gens-là sont très pénibles.

Vous êtes le coscénariste du film 120 Battements par minute, qui a remporté le Grand prix du festival de Cannes en 2017, et qui retrace ces années Act Up. Comment avez-vous fonctionné pour retranscrire cette mémoire commune dans le film ?

J’ai rencontré Robin Campillo, le réalisateur de 120 Battements par minute, à Act Up. Une amitié très forte s’est nouée à ce moment-là. Robin se demandait comment écrire cette histoire. À quel moment d’Act Up le film devait-il correspondre ? [Le film se déroule entre 1992 et 1995]. Et qu’est-ce que cela veut dire d’écrire une autobiographie collective, alors que beaucoup sont morts ? Il ne s’agissait pas non plus de capter la mémoire de certains et de la prendre en otage.

Le choix de la fiction l’a emporté : tout est vrai dans 120 Battements par minute, mais aucun personnage dans le film ne correspond à des personnes qui ont vraiment existé. Des gens comme Robin ou moi sommes comme diffractés dans des personnages multiples, y compris des personnages qui s’engueulent. Ça a permis aux uns et aux autres de circuler dans une mémoire commune dans laquelle ils pouvaient se reconnaître sans rien identifier.

Ce travail d’écriture a duré un an et demi. Pendant très longtemps la structure était là, l’idée d’un film qui passait de l’espace de la réunion aux espaces de la chambre était présente. Puis Robin s’est frayé un chemin dans ces histoires pour identifier sa trame narrative.

Comment cette époque a-t-elle marqué votre génération ?

Ce qui a caractérisé, pour moi, la lutte contre le sida, c’est que ça a foutu en l’air la question des représentations traditionnelles des générations. J’ai été veuf à 23 ans, en même temps que mon grand-père. L’ordre du temps a été bouleversé.

La question des générations a aussi été chamboulée dans le sens où Act Up a été une sorte de laboratoire des politiques d’aujourd’hui, autour de l’empowerment des minorités. Pour la première fois, les enjeux militants n’étaient pas à régler avec les générations d’avant. Il ne s’agissait pas de se retourner ou de renouer avec les gestes héroïques de nos pères et nos mères. On avait d’autres questions à se poser. Ça a été l’invention d’une politique qui n’en a rien à secouer du générationnel. Ce qui veut dire qu’il y avait une diversité d’âges. Reste que c’est notre jeunesse qui a parlé dans le film.

Pourquoi vous être concentré sur cette époque-là de la lutte ?

C’est une époque où chaque réunion commençait par l’annonce de morts. Des gens qui étaient passés par Act Up, certains étaient nos amis les plus chers. C’est le caractère inouï de ce qui s’est passé à ce moment-là qu’on voulait raconter. Aujourd’hui on ne meurt plus du sida, à moins de se découvrir sidéens à un moment de grande fragilité où il est trop tard.

On pourrait vivre dans un monde sans contamination. Désormais, les traitements préventifs, « la prep », qui consiste à prendre un traitement antiviral, protègent à 100%. Ensuite, les traitements post-exposition, après un accident, sont très largement efficaces. Et si on se découvre malade du sida, on peut avoir des traitements qui réduisent considérablement le déficit immunitaire. Pour ma part, je suis tombé amoureux d’un jeune homme — c’est vraiment un amour de vieux, il a 30 ans de moins que moi. Il est séronégatif. Nous ne prenons pas d’autre précaution que le fait que je suis traité. J’ai arrêté la capote il y a 5 ans, simplement car les traitements que je reçois sont plus protecteurs que la capote.

Donc s’il y a encore aujourd’hui des contaminations et des morts, c’est largement lié à un manque d’informations, et c’est là-dessus que le combat doit continuer. Ce manque d’information est d’autant plus aigu dans des populations très précarisées. Les migrants qui sont contaminés sur le territoire sont dans une situation de précarité telle, qu’ils n’ont pas accès à l’information, ni aux circuits qui leur permettraient d'avoir accès à ces traitements. Eux, et elles surtout, sont particulièrement exposés. Ce qui rappelle une chose simple : toute lutte contre une épidémie engage des décisions politiques.

Comment la lutte a-t-elle évolué ?

Le militantisme contre le sida s’est hautement technicisé, c’était l’un de nos enjeux, et pour une part, professionnalisé. Nous, on était très jeune, on avait une énergie incroyable et on était hautement touchés. Aujourd’hui, ceux qui sont touchés sont des gens qui ont souvent d’autres chats à fouetter, car ils sont dans des situations de grande précarité. Ce qui est singulier, c’est que le militantisme contre le sida était un militantisme à la première personne. C’était « nous ». Et ce militantisme est devenu, pour une part, un militantisme pour « elles » et « eux » qui souffrent du sida. Il y a eu un changement d’axe. Et heureusement qu’ils et elles sont là.

Comment vieillissent les militants de cette époque ?

Un grand nombre sont morts.

Notre grand combat, c’était la lutte contre l’homophobie. Ne serait-ce que parce que les retards multiples à l’allumage de la lutte contre le sida sont largement liés à l’homophobie. Ce n’était pas très grave, des pédés qui mourraient. Si une bataille a été relativement gagnée dans la somme des batailles que nous avons perdues par ailleurs, c’est la bataille contre l’homophobie. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’homophobie, mais en France, les homosexuels sont entrés dans l’espace de la visibilité sociale. C’est sans commune mesure avec ce qui se passait dans les années 1980.

Pour ce qui est de la séropositivité, c’est autre chose. La séropositivité, ça ne se voit pas, ou ça se voit moins qu’avant. Dans les années 1990, on se reconnaissait entre nous. Les premières personnes qui ont été traitées, comme on ne savait pas comment administrer les médicaments, avaient des désordres dans la répartition des graisses. Il y avait une visibilité terrible et monstrueuse de nos corps. Aujourd’hui, ce qui caractérise un séropo, c’est que ça ne se voit pas du tout. Il est possible qu’aujourd’hui la difficulté à dire qu’on est séropositif se construise autrement.

Pour ma part, le militantisme a été un petit bouclier. Comme j’étais un séropositif officiel et que j’étais à Act Up, je n’ai pas vécu de discrimination. Je vois des gens qui sont confrontés à la sérophobie, ce qui n’a pas été mon cas.

Comment vous voyez-vous vieillir ?

J’ai toujours pensé qu’il allait falloir qu’on prévoit des façons de vieillir ensemble, entre amis, sans être uniquement qu’entre homos d’ailleurs.
Ce qui est compliqué avec les Ehpad, c’est de se retrouver avec des gens qu’on ne connait pas du tout, de s’inventer des formes de cohabitation et d’amitiés, à l’occasion, à 80, 90 ans. Je pense que de notre côté, on s’auto-organisera. Les vieux militants ont pris l’habitude des auto-institutions.

— Propos recueillis par Julia Mourri

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