#8 Armando, les rêves de Don Juan

Armando est né au Portugal, il vit aujourd’hui dans une maison de retraite à Saint Maur, près de Paris. Dans cette ville où il a vécu la plus grande partie de sa vie, tout le monde le connaît comme le Don Juan de Saint Maur, et s’il n’avait pas fait un AVC, il continuerait de courir les soirées et les restaurants, accompagné de ses belles amies. Il nous parle de l’impact de la vieillesse et de son handicap sur sa vie et du pouvoir de son imagination pour garder le moral.

Un épisode réalisé par Julia Mourri, produit par Oldyssey. Musique : Lahar - Mosaïc ; Guazu - Guazu

Publié le :
31/8/2021

J’ai contacté quelques groupes de maisons de retraite dans l’espoir de trouver un couple qui pourrait nous parler de l’intimité en Ehpad. Quelques jours plus tard, la réponse que je reçois n'est pas tout à fait celle que j’attendais : un résident est volontaire pour me parler, mais il vit seul dans une maison de retraite de Saint Maur, près de Paris. Arrivé dans l’établissement un an plus tôt à la suite d’un AVC, cet épicurien originaire du Portugal vit désormais sans sa femme et regrette les plaisirs de la vie, que son handicap rendent désormais impossibles.

Sexualité empêchée


Nous sommes loin de la belle histoire de l’amour en Ehpad, mais il me semble honnête de laisser entendre comment vieillesse, maladie et accident peuvent impacter la sexualité d'une personne du jour au lendemain. Si tous les séniors n’arrêtent pas d’avoir une vie sexuelle, pour certains et certaines, celle-ci se retrouve fatalement empêchée. Qu’en est-il alors de leur désir ?

Armando m’accueille assis au bord de son lit. Il quitte rarement sa chambre. Il évite les espaces communs où ses voisins se rassemblent sans échanger un mot : quitte à ne rien se raconter, autant rester seul. Lorsque je lui rappelle que c’est de sexualité, de désir et d’amour que j’aimerais parler, son visage s’éclaire. "Vaste sujet !", s’exclame-t-il.


Il me raconte sa jeunesse au Portugal et sa découverte de la sexualité à 14 ans, il me parle de ses nombreuses conquêtes et de sa réputation. Dans le coin, on l’appelle le Don Juan de Saint-Maur, un paquet d’hôteliers ont fait fortune grâce à lui, dit-il avant de me donner ses secrets pour ne pas se lasser dans le couple.

Avant son accident, Armando menait la grande vie. Il allait de restaurants en soirées, toujours en charmante compagnie. Mais son handicap a rendu impossibles ses déplacements. Il est entré en Ehpad et ne sait pas s’il pourra se rétablir.

"J'étais un peu voyou"


Alors pour se sentir bien, il ferme les yeux, et il pense aux femmes qui ont croisé sa vie, du Portugal à Saint-Maur. Pour passer une bonne nuit, avant de s’endormir, il se repasse leur visage, les moments partagés dans les grands hôtels ou dans le box de voiture qu’il louait pour accueillir ses conquêtes. "J’étais un peu voyou."

Il fait défiler seul ses souvenirs, mais les partager ce jour-là le met en joie. Notre conversation l’a égayé. Lorsque je repars, il me lance depuis son lit : "Et si vous rencontrez une belle petite femme, montrez-lui ma photo."

— Julia Mourri

Aller plus loin

Vie affective et handicap — Entretien avec Catherine Agthe

Catherine Agthe est formatrice dans le domaine de la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap à destination des professionnels de l'éducation et des soignants. Elle a aussi organisé des formations pour devenir assistant sexuel en Suisse et a co-écrit avec Françoise Vatré le livre Assistance sexuelle et handicaps.


Vous avez monté en 2008 la première formation destinée à former des assistants sexuels en Suisse francophone. Quel était l'objectif ?

Je voulais former quelques personnes à se préparer à mettre leur corps à disposition de personnes en situation de handicap, qui n'ont pas l'occasion de vivre une expérience sensorielle ou sexuelle.

J'ai l'habitude d'aborder des questions larges de la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap : comment favoriser les couples en institutions, donner les soins dans l'intimité, etc. L'assistance sexuelle est un domaine bien à part : elle est vouée à une minorité de personnes en situation de handicap, le plus souvent avec un handicap physique, parce qu'il faut avoir toute sa capacité de discernement pour pouvoir dire : ''Je suis dans une infirmité mobile sévère et j'ai néanmoins des désirs, je rêve que quelqu'un vienne se coucher sur mon corps nu avec son corps nu et je ne peux pas vivre cette expérience.'' Pour cela, il faut une personne formée spécifiquement. Ce n'est plus le travail d'un soignant, d'un thérapeute, d'un sexologue. C'est le travail d'un ou d'une assistante sexuelle. Le statut juridique de l'assistance sexuelle est le même que celui de la prostitution.

Qui sont les personnes qui participent à ces formations ?

J'ai formé six hommes et six femmes de divers milieux : un ergothérapeute, une infirmier, un kinésithérapeute, un enseignant-musicien, un doctorant en psychologie... Ce sont des gens avec des parcours personnels et professionnels avancés, puisque l'assistance sexuelle n'est pas un métier. C'est une activité rémunérée mais elle est accessoire. Nous refusons que l'assistance sexuelle soit une activité exercée à plein temps, parce que nous ne voulons pas qu'il y ait une fidélisation du bénéficiaire. Ce n'est pas comme la prostitution où il faut créer un lien de fidélisation avec le client. Si la personne en situation de handicap ne désire qu'une fois de l'assistance sexuelle, ça n'a lieu qu'une fois. Il faut que l'assistant gagne sa vie avec autre chose. Lors de la sélection, nous avons d'ailleurs exigé que les gens gagnent leur vie, il fallait présenter ses fiches de paie.

Qu'est-ce que les futurs assistants sexuels apprenaient lors de la formation ?

La formation a duré 300 heures, étalées sur un an. Un domaine très important a été la réflexion éthique. Mettre son corps en jeu avec l'autre : quelles sont les limites ? Ensuite, la connaissance des handicaps avec des professeurs spécialisés. Puis les aspects institutionnels : qu'est-ce qu'une institution qui accueille les personnes en situation de handicap ? Comment se joue l'intimité dans l'institution ?

Il y avait des cours sur des aspects très techniques : comment on retourne le corps d'une personne sévèrement handicapée, qui ne peut pas bouger d’un millimètre ? Comment faire pour déplacer par exemple les bras inertes d'une personne qui voudrait toucher les seins de l'assistante ?

On a aussi eu des entretiens psychologiques avec chaque participant pour savoir comment ils traversaient la formation, y compris par rapport à leur vie de couple et de famille. Et ils ont eu des stages, c'est-à-dire des temps de pratique où ils ont dû assister sexuellement des personnes bénévoles avec des handicaps physiques qui étaient d'accord pour être des cobayes et faire des retours.

Est-ce que les personnes âgées sont aussi concernées par l'assistance sexuelle ?

C'est un public auquel nous n'avions pas pensé au départ. Petit à petit, ce sont les établissements pour personnes âgées en Suisse qui nous ont contactés pour nous dire qu'avec des adaptations, ce que nous faisions pouvait être précieux pour les personnes âgées, il y a des vulnérabilités qui se ressemblent. Nous avons pris en compte tout cela et intégré à la formation un autre volet sur les aspects de la gériatrie. Nous avons aujourd'hui régulièrement des demandes pour assister des personnes âgées qui se sentent seules. Ce sont des demandes très sobres, pas du tout de grandes explosions d'orgasmes. C'est plutôt de la tendresse, de la sensualité, du corps à corps. Ça peut parfois être des besoins de masturbation mais très rarement des demandes de pénétration chez les personnes vieillissantes.

A quel point le recours à l'assistance sexuelle est-il normal en Suisse francophone ?

C'est tout à fait normal. Ce n'est pas non plus tous les mercredis un défilé des assistants sexuels. Mais aucun établissement pour personnes en situation de handicap ou vieillissantes n'interdit leur venue, pas du tout. Ça se fait discrètement, on me téléphone et je mets en contact avec un assistant sexuel.

Combien y-a-t-il d'assistants sexuels en Suisse francophone aujourd'hui ?

La demande n'est pas énorme, parce que la plupart des personnes cherchent plutôt un partenaire de vie. Il y a 8 à 10 assistants sexuels qui sont ici ou là à disposition et ça suffit largement pour la Suisse francophone.

Ça coûte de l'argent aussi, il faut avoir les moyens de se l'offrir. 150 francs suisse (environ 140 euros) pour une heure d'assistance sexuelle. C'est un plaisir qu'on s'offre. Et il n'y a aucune raison que ce soit remboursé : c'est comme pour monsieur et madame Tout-le-monde, quelqu'un qui va voir un professionnel du sexe paye. On revendique le droit d'être égaux, dans ce domaine-là aussi.

Vous donnez des formations sur les thématiques de la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap en France et connaissez donc bien le pays. Est-ce que vous pensez que l'assistance sexuelle va finir par être légalisée ici ?

L'assistance sexuelle en France, ça fait longtemps que des personnes essaient de la faire accepter. Comme Marcel Nuss, qui monte des formations à l'assistance sexuelle, dans l'illégalité, notamment en Alsace et à Montpellier. Il y a un gros blocage en France en lien avec la prostitution.  L'assistance sexuelle existe en partie en Espagne, l'Italie a commencé à monter des formations, j'ai collaboré à une formation en République tchèque, il y en a déjà plusieurs en Belgique. Mais la France est très conservatrice dans ce domaine.

— Propos recueillis par Adèle Cailleteau

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